01 juin 2005
Shokuiku
En
mars dernier est paru dans l'hebdomadaire Courrier International un article très
intéressant concernant la nouvelle Loi d'orientation de "l'éducation alimentaire" japonaise (shokuiku). Cette proposition de loi, qui propose
d'"éduquer les citoyens pour les rendre capables d'adopter des
pratiques alimentaires saines", fait actuellement débat.
"L'alimentation est la base de la vie. Nous vivons dans une societe où cette évidence est de moins en moins respectée", déplore le Parti Liberal-Democrate (PLD) au pouvoir. "Le but de la loi est de provoquer une prise de conscience révolutionnaire". Rien que ça ! Pour le PLD, l'éducation alimentaire constitue "le fondement du développement intellectuel, moral et physique", et il est du "devoir de chaque citoyen" de "s'efforcer de garder des habitudes alimentaires saines tout au long de son existence".
"L'alimentation est la base de la vie. Nous vivons dans une societe où cette évidence est de moins en moins respectée", déplore le Parti Liberal-Democrate (PLD) au pouvoir. "Le but de la loi est de provoquer une prise de conscience révolutionnaire". Rien que ça ! Pour le PLD, l'éducation alimentaire constitue "le fondement du développement intellectuel, moral et physique", et il est du "devoir de chaque citoyen" de "s'efforcer de garder des habitudes alimentaires saines tout au long de son existence".
Parler du déclin de l'éducation
alimentaire au Japon pourrait sembler quelque peu incongru à nous autres
Français, pour qui l'alimentation japonaise apparaît comme l'une
des plus saines au monde. Mais détrompez-vous : il n'en est rien ! La
nourriture japonaise traditionnelle, certes, est extrêmement saine :
poisson, riz, algues, légumes... Rien à redire à cela. Mais ce que les
Japonais mangent aujourd'hui n'y ressemble pas vraiment.
Le premier repas que j'ai pris lors de mon tout premier séjour au Japon était celui d'un restaurant universitaire. Vous me direz, les RU ne sont jamais à la pointe de la gastronomie ! Peut-être, mais ce qui m'interpella ce jour-la, c'était moins le goût que le choix des plats proposés. Je n'avais jamais vu autant de friture ! Poulet frit (kara-age), croquettes de poisson, croquettes de légumes (korokke), porc pané (tonkatsu), poulet pané (chicken katsu), et j'en passe. Ce jour-la, je commandai un plat de pâtes. Il était servi avec une cuillerée de petits pois. C'était le plat le plus riche en légumes ce jour-là...
Vous me direz que le RU est un mauvais exemple. Certes. Rendons-nous donc dans un supermarché, dans le but d'acheter un bento, une boîte repas. Cherchons en un ne contenant aucune croquette, aucun truc frit, pas une seule trace de panure. Eh bien... il n'y en a pas. Ou plutôt, si, il y a les sushi. Mais chacun sait que tous les Japonais ne se nourrissent pas quotidiennement de poisson cru... Pour ma part, j'ai très rapidement renoncé à acheter tous les jours un bento pour le repas de midi, effrayée par la quantité d'huile de friture que j'aurais absorbée à la longue. Mais ma collègue de travail, elle, ne s'en lasse pas : tous les jours dans son bento, on trouve des petites croquettes frites surgelées, délicatement arrangées dans la boîte par sa maman (ma collègue a 27 ans...).
Comme en France, au Japon les produits les moins chers sont aussi les plus mauvais pour la santé. Lors de mon dernier séjour à Tokyo, voulant manger pour pas cher, j'avais le choix entre les bento garnis de friture ou la version restaurant : le bol de riz garni de porc pané et d'omelette. Je n'ose même pas imaginer l'addition nutritionnelle d'un truc pareil ! Vous me direz, une fois de temps en temps, ça va. Bien entendu. C'est même délicieux, pour tout vous dire. Cependant, il faut garder en tête que les Japonais mangent de plus en plus souvent à leur travail (bento) ou à l'extérieur (restaurants et fast-foods), et multiplient donc les occasions de consommer ce genre de choses.
J'étais tout aussi effarée un jour en buvant mon café noir chez Starbuck's, la chaîne de cafés américains la mieux implantée au Japon. Mis à part mon café noir et le thé, toutes les boissons contenaient une bonne dose de crème Chantilly et de sucres en tous genres, et remportaient un franc succès auprès de la clientèle. Mais comment font-elles pour garder la ligne en mangeant comme ça ?, me demandez-vous. Réponse : elles ne la gardent pas longtemps. En effet, l'obésité est devenue un problème sérieux au Japon depuis déjà quelques années. Je ne connais pas de chiffres exacts, mais je le constate tous les jours dans la rue.
Au Japon comme ailleurs, par les temps qui courent, on souligne de plus en plus souvent le caractère anomique (sans normes) de l'alimentation : petits-déjeuners sautés, repas en solitaire ou individualisés qui se multiplient, tout comme les fast-foods et le nombre de repas pris hors foyer.
La constatation est la même en France, à ceci près que l'individualisation des repas me paraît encore plus grande au Japon. Chez mes amies japonaises qui vivent encore avec leurs parents (même après 25 ans, ici, c'est très courant), tout le monde mange à une heure différente (le père en rentrant du travail, la mère et la fille quand ça leur chante, mais très rarement ensemble) et bien souvent des plats différents. En France, malgré ses déboires, le repas du soir en famille reste tout de même une institution dans bon nombres de foyers, ce qui permet de maintenir et de transmettre un minimum cette fameuse "éducation alimentaire", chose que l'on ne retrouve pas au Japon.
La loi sur l'éducation alimentaire vise à mettre en avant la nourriture traditionnelle trop souvent négligée au profit des nourritures actuelles, ainsi que les traditions locales.
Tout cela part donc d'un très bon sentiment, mais fallait-il une loi pour cela ? Oui et non. On peut en effet estimer que l'alimentation est avant tout affaire de goût et que les lois n'ont rien à faire là-dedans. Une loi sert en effet à fixer des règles minimales devant être respectées par tous les citoyens sous peine de désordre social. Mais cela s'applique-t-il aussi à l'alimentation ?
En même temps, cette loi semble avant tout une affaire de bon sens, entendez par la de sens moral. Elle suggère que les collectivités locales mettent en place "des occasions, telles que des cours de cuisine, d'apprécier la nourriture tout en apprenant les bonnes façons de manger". Les "bonnes" façons de manger ? Mais quelles sont-elles ? Pour le Japon, la réponse est : l'alimentation traditionnelle et locale, une sorte de retour aux sources et au terroir régénératrice.
La France n'a pas eu besoin d'une loi pour faire le même constat ; le succès des produits bio et terroir est là pour le confirmer. Les Japonais, eux, devront-ils ajouter les "bonnes façons de manger" à leur longue liste de devoirs de citoyens pour le comprendre ?
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